
"Tout ce qui fut demeure "Conscience humaine, cerveau et âme. Âme et maladie d’Alzheimer.
Médecine et spiritualité. Nature spirituelle de l’Humanité.
La conscience et l’âme dans la maladie d’Alzheimer
Pas plus tard qu’hier, mon beau-père âgé de 88 ans et hospitalisé pour affiner le diagnostic de la maladie d’Alzheimer, s’est retrouvé à l’église, en pleine messe, en pyjama et pantoufles, alors que le thermomètre était très en deçà de zéro. Sa fille aînée qui suivait la messe l’a vu et l’a ramené tout de suite à l’hôpital.
Jusqu’en février 2008, Papy conduisait sa petite voiture et cela lui permettait de rompre son isolement, car il vit dans un hameau déserté, le même où il vit le jour en 1921.
A la suite de trois accrochages successifs, sans gravité, les assurances ont résilié son contrat, estimant à juste titre, que cet homme qui n’avait jamais eu le moindre accident de sa vie, n’avait plus les réflexes nécessités pour la conduite.
Veuf depuis plusieurs années, le voilà enfermé dans sa maison. Il n’est pas fan de télévision, ni de mots croisés, sa vie s’étant passée entre les vaches à traire, les veaux à soigner, les champs à travailler, les récoltes, les réunions agricoles, celles du conseil municipal dont il fut l’un des élus, la messe du dimanche et les pèlerinages à Lourdes, où il fut longtemps l’un des brancardiers.
Depuis qu’il n’a plus le droit de conduire, en quelques mois, nous avons vu l’état de Papy Louis se dégrader considérablement. Ainsi, ses filles venant chaque jour, l’une d’elles le trouva une truelle et un marteau en main, tentant d’ouvrir ainsi le fenestron de l’escalier, alors qu’il suffisait de tourner la poignée. Une autre fois, constatant que le drap de bain mis à sa disposition n’avait pas été utilisé, sa fille lui demanda avec quoi il s’était séché à sa sortie de baignoire, et il s’était séché avec la serpillière. Une autre fois encore, il fit la remarque qu’il avait bu un sirop pas très bon ; son verre puait l’essence à plein nez. Il se mit à remplir la chaudière de tout et n’importe quoi et il manqua mettre le feu à la maison. Par contre, depuis quelques années déjà, lui qui avait tant donné à la ferme, distante de quelques centaines de mètres, n’y mettait plus du tout les pieds (un fils a repris l’exploitation), comme s’il ne s’était jamais occupé de vaches et de champs. Depuis quelques mois, il ne reconnaissait plus la plupart de ses enfants et petits-enfants ; les deux filles aînées qui s’en occupent chaque jour, ne sont même plus sûres qu’il se souvienne de leurs prénoms. Lui qui était si soigné, rigoureux sur l’hygiène au point de prendre une douche et de se changer après la traite du matin et la traite du soir afin de ne pas « sentir la bouse », est devenu négligé soudain… Une infirmière a été recrutée pour lui faire sa toilette.
L’été dernier, lors du vin d’honneur consécutif à la messe de mariage de l’une de ses petites-filles, qu’il a côtoyée chaque jour, il demanda à l’une de ses filles aînées, qui était cette Stéphanie qui se mariait. Le lendemain, mon époux ayant pris du temps pour discuter avec lui, il l’entendit lui parler comme s’il avait été un étranger, et entre autres, lui dire :
« L’un de mes fils a repris l’exploitation ; c’est mon fils G. »
Dans la réalité, G est enseignant, et c’est M qui a repris l’exploitation, depuis trente ans.
Il y a quelques jours, dans le but d’un placement car il devient dangereux pour lui-même et habite en bordure de voie ferrée, début janvier, il a visité une maison de retraite, mais afin de déterminer la réalité de son état, trois questions lui furent posées :
Quelles fêtes venons-nous de célébrer ?
Il n’a pas su répondre, et pourtant étant chrétien et très pieux, il aurait dû savoir.
Quel mois sommes-nous ?
Il a répondu février, soit un mois de trop.
Combien avez-vous d’enfants ?
Il ne s’en souvenait plus ; il aurait dû répondre neuf.
A la suite de cette visite, il fut donc décidé de l’hospitaliser pour affiner son diagnostic, et le couperet est tombé : Alzheimer, catégorie non gérable en milieu ordinaire.
Alors, hier, en un éclair de conscience, cet homme très pieux s’est souvenu qu’on était dimanche, et que sur la commune sur laquelle il était, l’horaire de la messe était tel, et il s’est rendu à la messe, oui_ mais oubliant que pour cela il fallait se vêtir !
Il s’est souvenu de quelque chose qui était sacré pour lui : la messe, le fait d’y assister, mais ce qui n’était pas sacré pour lui, qu’il faisait par convenance c’était de s’apprêter pour cela.
Il n’a retenu que l’essentiel, l’aspect spirituel ou « devoir ».
De même, lorsqu’il dit que l’un de ses fils a repris la ferme mais qu’il se trompe de fils, on ressent qu’il est satisfait d’avoir transmis la succession de son activité, mais si sa mémoire investit G au lieu de M, c’est qu’il y a confusion avec une autre transmission. En effet, G est le troisième des neuf enfants et l’aîné des garçons. Au moment de sa naissance, il a représenté pour lui mais surtout pour ses propres parents, vivant alors sous le même toit, le soulagement de la « transmission du nom ». Il se trouve que G eut à son tour quatre fils, alors qua M qui a repris la ferme, a eu trois filles. Pour Papy, il y a donc un souci inavoué ; qui va prolonger l’exploitation puisque M a trois filles ? Pour lui il est clair que l’un des quatre fils de G sera sans doute le successeur, car selon lui, il y a un devoir filial de succession.
Ce qu’il lui reste de conscience en prise avec ce monde, est donc régi par « le devoir », ce qu’on doit à Dieu, ce qu’on doit à la lignée et construit une réalité réduite à ce qui est conforme à ces normes, ceci excluant tout ce qui peut en être corollaire.
Il y a quelques années, nous fûmes amenés à secourir sur un grand boulevard, une vieille dame semblant complètement perdue. Une forte puanteur d’urine émanait de sa personne. Devant un numéro d’immeuble ancien et cossu, elle ne savait plus que faire, et elle allait traverser sans regarder en se jetant sous les voitures lorsque je l’ai arrêtée par le bras. Je lui ai expliqué qu’il fallait traverser en faisant attention. Elle me dit l’air hagard, qu’elle ne savait plus si elle habitait ou non dans cet immeuble ; il lui semblait qu’elle y avait vécu il y avait longtemps. Je lui dis de regarder sa carte d’identité qu’elle devait avoir dans son sac à main. Elle ouvrit son sac, semblant découvrir le contenu du sac d’une inconnue. Il y avait une enveloppe. Je lui dis de sortir l’enveloppe pour voir l’adresse de ce courrier qu’elle avait dû recevoir. L’enveloppe jaunie semblait remonter aux années cinquante. Un nom, un prénom, Anne, étaient inscrits, ainsi que l’adresse devant laquelle nous étions. Je dis à cette dame :
Vous vous appelez Anne P ?
Elle ne se souvenait plus, mais pour moi il semblait évident qu’il s’agissait d’elle. Soudain, il lui souvint que petite, ses parents la nommaient Nanou, et donc elle devait s’appeler Anne.
Il y avait un digicode, et bien entendu, la vieille dame ne se souvenait pas du numéro, et elle voulait traverser à tout moment sous les roues des voitures. Elle répétait sans cesse, que ses enfants venaient manger, et que peut-être qu’ils étaient déjà arrivés, et qu’il devaient l’attendre et se demander ce qu’elle faisait.
Nous n’avions pas de portable, aussi mon époux s’en fut-il appeler des secours depuis un café. Il fallait faire attendre la vieille dame et la contrôler, et soudain, quelqu’un ouvrit la porte d’entrée, et nous la gardâmes ouverte. Nous entrâmes et nous vîmes sur une boîte à lettres, les nom et prénom que portaient la vieille enveloppe que la dame tenait dans son sac à main. Tandis que mon époux maintenait la porte ouverte tout en attendant les secours, je fis monter la vieille dame dans l’ascenseur, jusqu’au premier étage indiqué par la boîte à lettres. Là je vis que la porte de l’appartement, style autobloquante, était non pas fermée à clé, mais bloquée sans être close, avec un papier épais plié.
J’avais laissé ouvert pour mes enfants. – dit la vieille dame.
Il suffit donc de pousser la porte et d’entrer. L’odeur était insoutenable : du pipi de chat concentré, la même odeur qui était sur la vieille dame, mais en plus concentré. A gauche une cuisine, à droite un séjour cossu, et au centre le vestibule. Le séjour semblait en état impeccable, chaque chose étant à sa place, propre ; je ne l’ai vu que de l’entrée, ne pouvant pénétrer trop avant tant l’odeur était pestilentielle. Dans le couloir, était suspendu une tenue de parade d’officier des années quarante ou cinquante, et il me sembla qu’il s’agissait d’une tenue de l’armée anglaise, le nom de famille de cette femme semblant anglais. Cette tenue semblait faire l’objet de soins et de vénération. Par contre, si séjour et vestibule semblaient propres, la table de cuisine était couverte de nourriture pourrie… L’odeur était suffocante.
La vieille dame dit : - Je reconnais mon tapis…
J’entendis les secours arriver ; l’ascenseur se mit en route. Ayant accompli mon devoir, et ne pouvant davantage résister à l’odeur, étant sur le point de tourner de l’œil, je dis à la personne de se mettre sur son fauteuil, et de ne surtout pas fermer sa porte, car des personnes arrivaient pour l’aider. Je descendis l’escalier, heureuse de retrouver l’air libre.
Je suis certaine que la vieille dame fut hospitalisée, mais cette mésaventure survenue en juin 1998, un mois avant le décès de ma nièce, me troubla durablement. Je me suis demandée pourquoi, avait-il fallu que sur ce boulevard très fréquenté, cela tombe sur nous ? Rien n’advient jamais par hasard. Tout est matière à leçon, à évolution.
Cette personne vivait dans le culte d’une personne, probablement son époux, auquel elle s’était consacrée, cultivant par ailleurs tous les aspects d’une vie bourgeoise superficielle. Avait-elle vraiment des enfants ? Ce n’est pas certain, car chez les femmes, la maladie d’Alzheimer a parfois cette curieuse incidence de faire s’inventer des enfants à une personne qu’i n’en a pas eu. Il se peut que cet aspect ait fait suite à un remords chez cette vieille dame ; par ailleurs, elle reconnaissait son tapis ; celui-ci avait donc pour elle une importance dépassant l’aspect fonctionnel. D’après ce que j’en ai vu, il s’agissait d’un tapis rouge, type tapis persan, sans doute un objet de valeur, et sans doute attaché à un souvenir la reliant à son époux. Elle avait arrêté sa vraie vie personnelle au souvenir de son défunt, d’où son dédain de la nourriture qu’elle laissait pourrir sur sa table de cuisine alors que tout semblait propre dans les autres pièces. Son défunt n’ayant pas besoin de manger, elle n’en avait pas besoin.
Cette personne a mené une vie bourgeoise ; elle semble avoir eu une enfance heureuse et insouciante dans un milieu aisé, ne pas s’être posé trop de questions, s’être soumise à la personnalité, sans doute bienveillante, de son époux, comme pas mal de femmes le font encore du reste, sans exprimer sa propre personnalité. Elle était passée à côté d’elle-même.
Alzheimer apparaît alors comme un coup de gomme, ne laissant subsister que ce qui a le plus déterminé la personne dans la gestion de sa vie incarnée : pour l’un, Louis, le devoir de transmettre et la messe, pour Anne, la dévotion à son époux et sans doute, sa renonciation à avoir des enfants et le remords consécutif à ce choix ou cet état de faits.
Quant à l’aspect physique de la maladie, affectant le cerveau, une expérience menée auprès d’un couvent de religieuses âgées et érudites en Allemagne, ayant accepté de léguer leur cerveau à la science après leur mort, montre que physiologiquement un cerveau peut être atteint au plus haut degré, sans que pour autant, rien n’en ait transparu du vivant de la personne. Ainsi, d’une religieuse de quatre-vingt dix ans, qui traduisit du grec antique jusqu’à sa mort, soutenait des conversations intellectuelles de haute volée, tout en vivant normalement, sans présenter aucun des troubles de mémoire et de comportement qu’on trouve chez les personnes dont le cerveau est frappé de cette maladie.
Alors pourquoi chez les uns, le cerveau atteint fait-il perdre pied avec la réalité tandis que chez d’autres, la personne demeure alerte intellectuellement, et en pleine possession de ses moyens, jusqu’à sa mort à un âge très avancé ?
Les personnes qui gardent jusqu’au bout un comportement normal, ont toujours maintenu une forte activité cérébrale intellectuelle, sont demeurées dans un milieu où leur contribution à la communauté, à la société restait bien définie, se sont senties utiles jusqu’au bout.
Louis ne se sentait plus utile, Anne non plus.
Un cerveau atteint ne suffit pas à perdre pied, mais lorsque l’âme se sent dépossédée de sa raison de vivre, de son utilité, alors elle dit à la conscience : - débranche !
C’est à ce moment que la maladie d’Alzheimer devient apparente, que les symptômes font dire que la maladie est là, tandis que chez d’autres, qui se sentent encore utiles, dont le cerveau est pourtant atteint, la conscience reste une lampe allumée jusqu’au dernier souffle ; le cerveau est le moyen d’expression de la conscience, mais la conscience appartient en propre à l’âme, et si elle choisit de se mettre au repos, c’est pour préparer son évolution ultérieure, d’abord dans l’autre monde, ensuite, pour la plupart, pour une nouvelle incarnation.
On ne devient pas malade d’Alzheimer à 80 ans, mais dès que nos raisons de vivre font défaut, dès qu’on n’est plus que dans un quotidien rythmé par l’inutile écoulement des jours.
Chaque jour demandons-nous : A qui et à quoi ai-je été utile aujourd’hui ? Notre conscience en prendra acte.