Jeudi 17 juillet 2008

Le clone

 

Nouvelle fantastique de Marie Roca

 

Quatrième partie : dénouement.

 


       Katel observe les deux enfants jouant côte-à-côte, mais indifférents l’un à l’autre. Jouer est un grand mot ; Ils reproduisent à l’infini jusqu’à ce qu’on les arrête, des gestuelles qu’on leur a montrées, rien de plus. Ils font souvent simultanément les mêmes gestes, mais lorsque l’un semble penser, l’autre n’est plus qu’un corps agissant mollement. Lorsque l’un émet un son inarticulé en guise de langage, l’autre n’actionne aucun muscle de la face, lorsque l’un bouge les yeux, l’autre les tient immobiles ; lorsque l’un dort, l’autre reste allongé tel qu’on l’a posé, sans bouger mais ne dort pas, et c’est seulement au réveil de l’autre que le premier s’endort… Comme si un esprit unique se partageait péniblement ces deux corps d’enfants, n’habitant chacun qu’alternativement. Katel croyait devenir folle, tant en l’absence d’indication dévoilant le véritable Guillaume, elle devait admettre les hypothèses les plus étrangères à une conception cartésienne et limitée de la vie, la plus récente étant celle d’un clonage réalisé à partir d’une cellule de son fils.

Combien d’espoirs, Hervé et Katel n’avaient-ils pas fondés sur l’hypnose ? Ni l’un ni l’autre des petits ne révéla la moindre bribe d’un passé antérieur, leur difficulté à s’exprimer ne facilitant rien. Devant ce vide absolu de deux enveloppes charnelles normalement constituées, d’après les examens médicaux les plus approfondis, que faire d’autre que de veiller malgré tout au quotidien de ces deux petits robots humains ?

L’affaire ayant fait le tour du monde, il fallait refouler chaque jour les nombreux journalistes, si bien qu’en urgence, la famille a emménagé dans le plus grand secret, dans une ferme isolée et disponible de l’arrière pays.

Les psychologues avouent leur impuissance à dénouer les fils d’une trame inconnue des manuels et des charges d’enseignement universitaire. Bien entendu, tous remarquent l’absence de simultanéité de pensée et de parole, ou de regard actif, entre les deux exemplaires de Guillaume. L’une des psychologues, la sympathique France avoua :

-         Une seule personnalité partagée en deux corps ! Nous sommes là au cœur de l’énigme !

Secouée par ces paroles, toute la nuit Katel se les passa en boucle, se disant qu’il n’y avait qu’un seul Guillaume, mais l’un des deux corps qui n’était pas le sien parasite son esprit et ainsi le détourne de son accomplissement de vie. A l’évidence, l’esprit est donné par Dieu pour animer un corps le temps d’une expérience planétaire, il appartient donc à Dieu de rendre au corps de l’enfant né d’elle, l’esprit qu’il lui a dévolu. Consulté, le prêtre exorciste du diocèse se contente de conseiller la prière.

 

       Les jours s’écoulent sans changement. Les fleurs de Toussaint ornent les tombes blanches des cimetières. Depuis si longtemps, les croyants catholiques confondent le jour des défunts et celui dévolu aux saints, pourtant les anciens savaient qu’en cette période de l’année, une vraie communication s’établir entre tous les mondes, et ils le savaient depuis les temps les plus anciens de l’humanité ! Les celtes célébraient la Samain et l’Eglise sanctifia à sa manière la fête païenne, en laissant de côté des notions essentielles pourtant. La Terre et le cosmos pulsent au maximum de leurs énergies respectives et l’échange de leurs énergies s’équilibrent en cette période.

-         Le Mont Saint-Michel en Terre, dans les Monts d’Arrée ! – s’écrie Katel.

Rien ne saurait plus l’arrêter ; elle entend cet appel des forces anciennes, ce secours possible de la providence, des forces ancestrales si présentes en cette période, et sa voiture file sans que les deux enfants à l’arrière ne posent de ces questions que les enfants posent tout le temps en voiture.

La bruyère couvre le sol aride de ses teintes échelonnées entre rose et mauve. Le ciel se voile, mais au sol, la force demeure ce qu’elle fut en ces temps anciens où les druides appelaient ici les puissances ancestrales et l’inspiration divine. Assis à terre, les deux enfants ne bougent guère. Qu’importent les mots plus ou moins stupides, les étranges prières qui s’élancent mêlant vierge Marie et ancêtres celtes, c’est un élan d’âme, une énergie puissante qui jaillit et s’élève sincèrement, ce sont des yeux clos qui larmoient en cette imploration :

-         Que l’esprit soit rendu au fils que j’ai mis au monde, et à lui seul !

Un souffle fougueux balaie la lande, mais Katel la bretonne, la mère humaine reste figée dans l’élan de sa prière.

Une petite main tiraille sa veste :

-         Maman, maman, j’ai froid !

Guillaume, le seul, l’unique… Katel serre enfin son enfant dans les bras. Le souffle vient d’emporter le double sans âme.

Réchauffer son enfant contre soi, lui rendre par ce geste la reconnaissance de son unicité, voilà ce qui fait une mère, ce qui construit un enfant.

 

***

 

       Le commissaire Granville referme le dossier. Enlevé par des extra-terrestre ? Cloné ? Rien ne peut prouver l’hypothèse ni l’infirmer. Que dire de la disparition du double, du retour instantané du vrai Guillaume à la conscience ? Que dira t’il à ses supérieurs ?

Le bonheur de Katel, Hervé et du petit Guillaume, si plein de vie, importe par-dessus tout. Sur le dossier devant lui, Granville s’apprête à apposer le mot « Mystère ». La sonnerie du téléphone dévoile la voix d’O Brien, une vois pleine d’angoisse :

-         J’ai appris pour Guillaume, mais chez nous aussi, il y a du nouveau… Une adolescente d’une quinzaine d’années fut retrouvée nue sur la plage où la toute petite Nelly avait disparu. Les analyses génétiques l’identifient comme Nelly, dont la croissance aurait été accélérée, mais ce n’est pas tout…

-         Elle a un clone de quinze ans ? Nelly adolescente en double exemplaire, c’est cela ? – s’enquiert Granville ?

-         Non… enfin, elle a un clone, mais c’est l’enfant qu’elle porte, et il s’agit d’une grossesse proche de son terme !

Dépassés par les évènements, les deux hommes se taisent un moment, puis les sanglots d’O Brien deviennent audibles ; sa voix enrouée ne sait que répéter :

-         Mon dieu, où allons-nous ?

-         Dieu ? – répète Granville – Dieu va peut-être se décider à enquêter O’Brien, mais nous, fermons nos dossiers aussi vite que nous le pouvons !

-         Vous avez raison – dit O’Brien. Je vais prendre quelque repos.

Le téléphone raccroché, Granville fait les cent pas sans s’accorder le temps de donner un peu de lumière à la pièce, tant il est assailli de questions, tant ses hypothèses le conduisent en terrain glissant, non rationnel… Il s’immobilise soudain, face à… son clone !

L’homme face à lui, lui est parfaitement semblable, et comme pour le double de Guillaume, il a une gestuelle robotisée.

Terrorisé par l‘apparition, Granville s’écrie :

-         Non, pas moi !

Il vient de tirer sans sommation sur son double !

Celui-ci tombe en morceaux dans un bruit cristallin.

Alerté par le fracas, l’inspecteur Legrand se précipite dans le bureau du commissaire :

-         Commissaire, qu’est-ce qu’il vous prend ?

-         Moi je ne veux pas d’un double !

-         Désolé commissaire ! J’aurais dû vous prévenir ; vous êtes toujours à rectifier vos nœuds de cravate, alors je suis allé chercher ça dans le grenier ; de là à tirer sur un miroir !

 

Fin

 

Si vous avez lu par le début l’intégralité de cette nouvelle en quatre parties, merci de dire si vous l’avez aimée.

 

par Marie ROCA publié dans : Mes nouvelles fantastiques.
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Commentaires

Bonjour Marie,

Bravo pour votre site; on y apprend beaucoup, et je dévore vos nouvelles et poèmes; je vais vous passer commande de livres via mon libraire. J'ai 34 ans, j'adore la lecture, j'aimerais que les éditeurs qui ont pignon sur rue éditent une plume aussi talentueuse que la vôtre !
Quel gâchis que vous n'ayez pas d'éditeur parmi ceux dont on parle!
Lorsque je vous lis, j'ai envie d'en lire toujours plus, alors, si possible Marie, continuez à nous faire le plaisir de nous offrir la lecture de quelques nouvelles, fantastiques ou non, et pourquoi pas, d'extraits de vos romans.
Merci !
commentaire n° : 1 posté par : Thomas le: 23/07/2008 17:11:24
Bonjour Thomas

Encore un fan ! Si vous aimez ces petites choses que sont mes nouvelles et poèmes, alors

vous devriez adorer mes gros romans, idéaux pour l'été, mais qu'on relit me dit-on très

souvent.

Je pense mettre d'autres textes littéraires de mon crû, dont nouvelles. L'été s'y prête.

Bon plaisir de lecture, et de visite de mon site.

Il faut revenir souvent, et parfois plusieurs fois par jour pour tomber sur la surprise...


Bonne journée Thomas.
réponse de : Marie (site web) le: 23/07/2008 17:37:24

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