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Emile, Francis, Maria, Cécile,
La famille de mon époux est très pieuse, au point que cela transparaissait
immédiatement dans le comportement de ma belle-maman, de mon beau-père, de certains frères et sœur de ce dernier. Mon beau-père est toujours en vie, mais les quatre autres personnes que je vais
évoquer sont décédées.
Emile
Emile était le frère aîné de mon beau-père ; il décéda plusieurs années
avant que je ne connaisse mon époux. Emile était comme on dit, taillé en armoire à glace, très grand, carré, très musclé. Malheureusement, lors du service militaire, il contracta la tuberculose,
et il mit quarante ans à en mourir, dans les souffrances que l’on imagine. Je n’avais jamais vu la moindre photo de lui. La maison de mes beaux-parents, est construite face à la maison natale de
mon beau-père et de ses frères et sœurs. La première nuit que je passai chez mes beaux-parents, je dormis dans la chambre au-dessus de la leur. Dans la nuit, j’eus un rêve étrange et rassurant.
Un homme très grand, costaud, très serein me parlait, mais il était dans une grande lumière blanche ; il me raconta son vécu, la fiancé à laquelle sa maladie l’avait contraint à renoncer… Il
ne m’a pas dit son prénom, mais c’était à l’évidence l’oncle Emile dont mon époux m’avait parlé. J’en parlai à ma belle-maman et elle me montra une photo ; c’était lui ! A sa manière,
il m’avait souhaité la bienvenue dans la famille, à moi qui venais d’ailleurs, en une région où il y a trente ans, on était attaché à se choisir un conjoint dans les villages environnants, et non
pas, comme c’était le cas, dans un autre département.
Francis
Je garde de Francis le souvenir d’un sourire magnifique, et de yeux verts
pétillants de bonté. Il n’eut pas plus de chance que son frère Emile, puisqu’à l’âge de douze ans, il fut frappé de poliomyélite. Tant qu’il le put, il marcha ou se traîna avec des béquilles, se
rendant utile toujours, sans se plaindre. Lorsque je le connus, la maladie l’avait depuis longtemps contraint au fauteuil roulant, et lui avait de surcroît pris le sens de l’ouie. Nous
communiquions en parlant face à lui de manière articulée, et il lisait sur nos lèvres ; parfois, il était trop fatigué pour cela ; nous marquions sur une ardoise ce que nous voulions lui
dire, et il nous répondait à voix haute. Il se rendait utile. Sa chambre avait été installée dans la pièce de séjour, et dans un coin, il avait un établi, et il bricolait pour la ferme, taillant
les manches de pioches, fabriquant des cagettes, réparant ceci ou cela. Il demandait à ses neveux ou à son frère de lui rapporter telle pièce, rangée à tel endroit précis sous le hangar… Il
lisait le journal et nous parlait de l’actualité. Rien ne lui échappait, son esprit et son regard pétillant vert étant très vifs. Francis avait gardé un caractère jeune et joyeux. Il s’est éteint
un jour de printemps. Lorsque je passe devant la maison, aujourd’hui vendue et rénovée, il me semble toujours voir un bonhomme en casquette, m’adressant un signe et un sourire depuis son fauteuil
roulant.
Maria
Maria était la sœur cadette de Emile, aînée de
Francis et de Louis, mon beau-père. Elle avait eu un fiancé, mais ses parents lui avaient remontré qu’à leur mort, il faudrait bien que quelqu’un s’occupe des deux frères malades. Elle avait donc
sous cette pression, renoncé à sa vie personnelle, et s’était consacrée à Emile et Francis. Par bonheur, ses neveux et nièces lui étaient très attachés, conscients de ce don de soi qui serait
impensable de nos jours. Les années de sa vie ont filé en soins à ses frères, en leur entretien, avec quelquefois le bonheur d’un mariage ou d’une naissance autour d’elle. Elle donnait aussi de
son temps aux travaux des champs. Sur le coup de la cinquantaine, un accident lui abîma le genou. Elle faisait son jardin, élevait ses lapins, et posait des pots de géraniums devant la maison,
géraniums que les vaches du voisin mangeaient parfois au passage. Elle continua sans se plaindre jamais, à se dévouer pour ses frères.
Un jour, ses deux frères étant décédés, elle dut
se demander si elle avait eu raison de sacrifier ainsi sa vie personnelle… Son genou blessé, la jambe ayant été rendue raide, la mit en péril, et l’amputation de la jambe l’aurait maintenue en
vie ; elle choisit de renoncer à cette dernière épreuve dans une vie qui n’en avait pas manqué, et s’éteignit la veille de l’opération. Le jour de ses obsèques, à l’aube, je vis une forme
lumineuse blanche devant notre lit ; je crois que mon époux la vit aussi. Nous avons pensé à Tatan Maria ; j’en conclus qu’elle avait une chose importante à nous dire. Par bonheur, dans
la semaine, nous sûmes ce sur quoi elle voulait attirer notre attention. Plus tard, j’eus un rêve ; elle était rajeunie et heureuse, pleine de lumière.
Cécile
La maman de mon époux avait eu une enfance difficile. Son papa était revenu de
la guerre de 14-18, complètement alcoolique, car pour envoyer les jeunes au casse-pipe, on les enivrait à la gnôle ! Il fut donc très dur avec son épouse et avec les aînées, deux filles
Camille et Cécile. Il décéda alors que ses enfants étaient bien jeunes ; la maman de Cécile devait faire tourner la ferme et s’occuper des enfants. Elle choisit de confier la tenue de la
maison et les soins aux plus jeunes à Camille, tandis que Cécile et elle s’occuperaient des champs, des bêtes et du jardin. Plus tard, œuvrer dans la ferme de son propre couple ne nécessita pas
pour elle le moindre apprentissage. Elle mit au monde et éleva neuf beaux enfants. Généreuse, dévouée, elle était une lumière pour ceux qui la côtoyaient. Elle eut la maladie dite du
« poumon du fermier » ; elle dut apprendre à survivre avec les bouteilles d’oxygène, de nuit, de jour. Elle eut du mal à supporter la canicule de 2003 en ces conditions, et elle
fut hospitalisée au printemps suivant. Elle demanda au personnel soignant de ne pas pratiquer l’acharnement thérapeutique, et se mit à dire son chapelet, en dépit de sa souffrance… La dernière
fois que je la vis, un dimanche, elle était squelettique, et égrenait son chapelet. Etait-elle consciente de notre présence ? Je l’entendis dire : « Oh Jésus, c’est si long de
mourir. »
J’ai quitté la pièce, en larmes, et je suis allée m’asseoir auprès de ses cinq
filles ; nous avons parlé, et je me souviens avoir dit très bas pourtant, qu’on devrait aider à partir, les gens qui souffrent autant et pour lesquels c’est sans espoir. Une infirmière
passait à ce moment. M’a-t-elle entendue ?
Le lendemain matin, on nous annonçait son décès. Une infirmière dit à mes
belles-sœurs :
«Votre maman était une sainte. Nous nous sommes attachées à elle. Nous venions
souvent la voir ; parfois son chapelet tombait, et nous le ramassions et le lui mettions en main, et jours et nuits, elle l’égrenait.»
Je réalise la chance qui fut la mienne d’avoir eu Cécile pour belle-maman, et je
la remercie d’avoir donné le jour à celui qui est mon époux depuis bientôt trente ans, et qui a hérité de la douceur de son regard. Aujourd’hui lorsque je vais dans sa maison, je m’attends
toujours à la voir entrer dans la cuisine où nous discutons, à la voir ranimer le fourneau, sortir une tarte aux prunes de sa confection, nous servir le café… Les murs sont emplis de sa présence,
et elle demeure en nous.
Louis
Louis a beaucoup travaillé ; outre ses neuf enfants, il avait en charge sa
sœur et ses deux frères ; il leur faisait le bois pour le chauffage et la préparation de la nourriture. Le matin, il venait lever Francis et l’aider à se vêtir ; le soir, il aidait à le
mettre au lit. Depuis le départ de Cécile, il se sent seul, malgré le passage régulier de ceux de ses enfants qui ne vivent pas loin. Il a toujours été très pieux ; il fut longtemps
brancardier bénévole lors du pèlerinage à Lourdes. Les pèlerins croyaient avoir affaire à un prêtre et lui demandaient de dire des messes. Il est probable que si ses frères aînés n’étaient pas
tombés malades, ceci l’obligeant à reprendre la ferme familiale, il serait entré en religion. Le destin en a décidé autrement.
Ces âmes simples, dévouées, généreuses, savaient répondre à autre chose qu’aux
sirènes du dieu argent, sirènes qui mènent vite à l’abîme…
Que nous reste t’il ?